Mardi 22 septembre 2026

La science-fiction peut-elle aider à construire la ville de 2050 ?

Entre imagination et prospective, les récits du futur deviennent des outils pour penser la ville de demain

La science-fiction a longtemps été perçue comme un simple genre littéraire, peuplé de vaisseaux spatiaux, de robots et de mondes imaginaires. Pourtant, lors de la conférence « Bâtir la ville de 2050 » organisée par Icade, elle s’est invitée au cœur des débats sur l’urbanisme, le logement et les territoires. Car imaginer demain n’est plus un exercice de divertissement : c’est devenu une nécessité collective. Comment préparer une ville confrontée au changement climatique, au vieillissement démographique ou à la raréfaction des ressources sans commencer par inventer de nouveaux récits ?

Autour de Lloyd Chéry, rédacteur en chef adjoint de Métal Hurlant, de Maud Caubet, architecte de Maud Caubet Architecte, du professeur Tommaso Vitale, Doyen de l’Ecole Urbaine de Sciences Po, de Marie-Laure Gadrat, Directrice régionale Ile-de-France de la Banque des Territoires et de l’architecte urbaniste Djamel Hamadou, les échanges ont montré que la science-fiction ne prédit pas l’avenir. Elle permet surtout de le rendre visible, de le questionner et parfois même de l’orienter.

Imaginer le futur pour mieux agir aujourd’hui

« La science-fiction est un outil qui permet d’anticiper le monde de demain. Pour le pire et pour le meilleur. » Avec cette formule, Lloyd Chéry a donné le ton. Selon lui, les auteurs de science-fiction explorent depuis plusieurs décennies des sujets qui structurent désormais le débat public : la sécheresse, les dérèglements climatiques, la raréfaction des ressources ou encore les transformations technologiques. Il rappelle qu’un auteur comme J.G. Ballard imaginait déjà un monde confronté à la sécheresse dans les années 1960, bien avant que ces questions ne deviennent centrales dans les politiques publiques.

Mais la science-fiction ne se limite pas aux scénarios catastrophes. Elle produit aussi des imaginaires capables de susciter l’action. Lloyd Chéry évoque ainsi un courant émergent, le « hopepunk » ou le « solarpunk », qui cherche à construire des visions positives du futur. Là où les dystopies montrent ce qu’il faut éviter, ces récits proposent des futurs désirables dans lesquels les sociétés trouvent des solutions aux crises qu’elles traversent.

Cette capacité à fabriquer des récits est loin d’être anodine. Car derrière chaque projet urbain se cache une représentation du monde. Quels modes de vie souhaite-t-on encourager ? Quelle place accorder au vivant ? Comment habiter ensemble ? Avant même les plans, les investissements ou les normes, il faut une vision.

C’est précisément ce qui a frappé Maud Caubet. Selon elle, la ville de demain ne sera probablement pas celle des films futuristes peuplés de véhicules volants. Elle sera surtout une ville capable d’intensifier ce qui existe déjà : davantage de nature, davantage de mixité d’usages, davantage de réversibilité et davantage d’interactions entre les habitants.

« La ville du futur, c’est celle qui existe déjà, mais qui sera capable d’intensifier les transmissions », résume-t-elle.

Cette vision rejoint celle de plusieurs intervenants de la journée : le futur n’est plus une rupture technologique brutale. Il est d’abord une transformation progressive de la ville existante.

La ville de 2050 sera moins spectaculaire mais plus résiliente

L’un des enseignements les plus marquants de cette table ronde est sans doute le décalage entre l’imaginaire traditionnel du futur et la réalité des défis urbains à venir.

Pour le professeur Tommaso Vitale, la ville de 2050 ressemblera beaucoup plus à celle d’aujourd’hui qu’on ne l’imagine. Elle ne sera pas définie par de gigantesques innovations architecturales, mais par sa capacité à réparer, adapter et prendre soin.

« La ville de 2050 sera une ville réparée », affirme-t-il.

Une ville qui réinvestira son patrimoine existant, ses infrastructures, ses réseaux et ses espaces publics plutôt que de chercher en permanence à construire du neuf.

Cette idée de réparation traverse également l’intervention de Djamel Hamadou. Pour lui, l’enjeu majeur n’est plus seulement de bâtir, mais de préserver les ressources essentielles, à commencer par les sols, l’eau et les écosystèmes. La ville de demain devra protéger les espaces naturels tout en expérimentant de nouvelles formes d’urbanisme capables de mieux intégrer les fonctions écologiques dans le tissu urbain.

Même constat du côté de Marie-Laure Gadrat, qui rappelle que « 75 % de la ville de 2050 existe déjà ». Dans cette perspective, l’essentiel du travail consiste moins à imaginer des quartiers entièrement nouveaux qu’à réhabiliter, transformer et adapter ce qui est déjà là.

La conclusion de Sébastien Soriano, directeur général de l’IGN, a prolongé cette réflexion sous un angle plus politique. Selon lui, la réussite des grandes transitions passera par une alliance inédite entre acteurs publics, acteurs privés et citoyens. Face à l’ampleur des investissements nécessaires et à la complexité des défis à relever, aucun acteur ne pourra agir seul. C’est grâce à ces « hybridations » que les territoires pourront changer d’échelle et transformer réellement la ville.

Réenchanter l’avenir pour mieux construire la ville

Au fond, cette séquence consacrée à la science-fiction a apporté une leçon essentielle : la question n’est plus de savoir à quoi ressemblera la ville de 2050, mais comment nous choisissons de la raconter aujourd’hui.

Longtemps dominé par les récits dystopiques, notre imaginaire urbain est en train d’évoluer. Les intervenants ont esquissé une autre vision : une ville plus robuste, plus adaptable, plus attentive au vivant, mais aussi plus humaine. Une ville où l’innovation ne se mesure pas seulement en technologies déployées, mais en capacité à créer du lien, à réparer l’existant et à imaginer des futurs désirables.

La science-fiction n’apporte pas de solutions clés en main. Elle joue pourtant un rôle précieux : elle élargit le champ des possibles. Et dans une période où les collectivités, les aménageurs et les citoyens doivent prendre des décisions qui engageront plusieurs décennies, cette capacité à imaginer devient peut-être l’une des ressources les plus stratégiques dont nous disposons.

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