Mardi 20 octobre 2026
Du campus à la ville : Fornebu réinvente les grands ensembles tertiaires
Sur les pistes de l’ancien aéroport d’Oslo, les grands sièges d’entreprises ont longtemps dicté l’organisation de Fornebu. Le territoire doit désormais franchir une nouvelle étape : accueillir davantage d’habitants, ouvrir les campus à plusieurs occupants, introduire une école, des services et de nouveaux usages, tout en préparant l’arrivée du métro. Une transformation qui dépasse largement la reconversion immobilière. Pour passer du campus à la ville, il faut modifier les bâtiments, mais surtout les relations qu’ils entretiennent avec le sol, les espaces publics et ceux qui les fréquentent.
À Fornebu, l’histoire du territoire se lit encore dans le paysage. L’ancienne tour de contrôle, le hall d’arrivée, les hangars et plusieurs bâtiments aéronautiques rappellent la présence de l’aéroport d’Oslo, exploité sur le site de 1939 à 1998. De vastes emprises, libérées après le transfert du trafic vers Gardermoen, ont ensuite accueilli des sièges sociaux, des campus tertiaires et des activités technologiques.
La péninsule bénéficie également d’une qualité paysagère rare. Le fjord, les espaces naturels, les plages, les promenades et les pistes cyclables composent un environnement déjà largement fréquenté. Pourtant, Fornebu ne forme pas encore partout une ville complète. Les distances restent importantes. Le premier cycle de développement a donné une place majeure aux grands immeubles tertiaires et aux sièges d’entreprises. Certains secteurs s’animent avec l’arrivée des salariés, puis se vident après leur départ. De grandes organisations occupent des bâtiments conçus pour leurs besoins propres, avec leurs services, leurs circulations internes et leurs règles de sécurité.
Aujourd’hui, Fornebu doit accomplir un passage plus complexe que la simple reconversion d’un ancien aéroport : transformer une collection de grands ensembles spécialisés en quartiers capables d’accueillir des habitants, des salariés, des élèves, des commerces, des équipements et des usages quotidiens. La question dépasse largement le cas norvégien : que faire des grands campus tertiaires lorsque l’entreprise qui les a façonnés n’en est plus l’unique occupant ?
L’aéroport est parti, sa géographie demeure
La fermeture de l’aéroport a libéré un territoire considérable aux portes d’Oslo. Une telle emprise pouvait donner l’illusion d’une page blanche. Il suffisait, en apparence, de remplacer les pistes et les installations aéronautiques par des bureaux, des logements et des espaces publics. Mais un territoire spécialisé ne disparaît pas avec sa fonction d’origine. L’aéroport avait produit une géographie particulière : de très grandes parcelles, des bâtiments isolés, des distances importantes et une organisation tournée davantage vers les flux que vers la proximité.
Les premiers développements ont prolongé une partie de cette logique. Fornebu est devenu un territoire d’accueil pour de grandes entreprises, notamment dans les télécommunications, l’énergie, la finance et les technologies. Les sièges sociaux et les campus ont occupé de vastes emprises et introduit des milliers d’emplois. Cette première phase a créé une nouvelle économie, mais pas encore toutes les composantes d’une ville. Les bureaux pouvaient être réalisés sans attendre la construction immédiate de l’ensemble des écoles, des jardins d’enfants et des équipements nécessaires à une population résidente. Les entreprises organisaient leurs propres services. Les salariés arrivaient le matin et repartaient le soir. Les logements se sont développés plus progressivement.
Cette chronologie continue de marquer Fornebu. Certaines parties du territoire disposent déjà de promenades de grande qualité, d’espaces naturels, de bâtiments remarquables et de grandes entreprises. Mais elles manquent encore de commerces de proximité, d’animation permanente et de continuités urbaines suffisamment fortes. Le défi n’est plus d’aménager une ancienne plateforme aéroportuaire. Il est de faire évoluer ce premier cycle de développement vers une ville plus mixte.
Un siège social n’est pas un immeuble comme les autres
Un siège construit pour une seule entreprise matérialise une organisation. Ses entrées, ses circulations, ses espaces de réunion, ses restaurants et ses dispositifs de sécurité sont conçus autour d’une même culture professionnelle. Les salariés partagent des règles, des outils et une identité. Les visiteurs sont accueillis dans un système maîtrisé par un utilisateur unique. Lorsque le bâtiment devient multioccupants, cette cohérence se défait. Il ne suffit pas de diviser les plateaux et de placer plusieurs noms à l’entrée. Chaque entreprise doit pouvoir disposer de ses propres espaces, accueillir ses visiteurs et protéger ses activités. Dans le même temps, les services communs doivent continuer à fonctionner.
Les questions les plus ordinaires deviennent stratégiques :
Qui peut entrer dans le bâtiment ? Jusqu’où un visiteur peut-il circuler ? Quels espaces peuvent être partagés ? Qui utilise les restaurants, les salles de réunion ou les équipements sportifs ? Comment plusieurs entreprises peuvent-elles cohabiter sans multiplier les contrôles et les frontières ? Quels services peuvent être ouverts au quartier ? Comment transformer un univers conçu autour d’une marque en un lieu accueillant plusieurs identités ?
Le passage du siège monofonctionnel à l’immeuble multioccupants ne relève donc pas d’un simple redécoupage immobilier. Il oblige à reconstruire une organisation collective.
Telenor : transformer une architecture d’entreprise
Le campus de Telenor constitue l’un des exemples les plus significatifs de cette transformation. Réalisé au début des années 2000, le siège a été conçu comme un environnement entièrement dédié à l’entreprise. Son architecture devait favoriser la circulation de l’information, la collaboration et le partage des connaissances. En 2020, Telenor a vendu son siège à Norwegian Property tout en s’engageant à en louer une partie pendant vingt-cinq ans. Le nouveau propriétaire a annoncé son intention de faire évoluer l’ensemble vers un campus multioccupants.
Le bâtiment possède plusieurs atouts pour cette mutation. Les atriums, les passerelles et le grand boulevard intérieur qui relie les différents volumes peuvent devenir les ressources d’un ensemble partagé. Ces espaces ont été conçus pour réunir les salariés d’une même entreprise. Ils doivent désormais permettre la coexistence de plusieurs organisations. Mais un boulevard intérieur n’est pas automatiquement une rue. Dans un campus d’entreprise, la circulation est principalement destinée aux salariés et aux visiteurs autorisés. Ses services répondent aux rythmes de l’organisation qui occupe les lieux. Son animation dépend largement des horaires de travail.
Pour devenir plus urbain, cet espace doit accueillir des usages plus diversifiés et des personnes qui ne partagent pas toutes la même destination. Vidar Stokkeland, directeur du développement chez Norwegian Property, inscrit cette évolution dans une stratégie plus large : faire des grands ensembles tertiaires de Fornebu des lieux capables d’accueillir plusieurs entreprises, davantage de services et une plus grande diversité d’usages. L’enjeu est de faire du cœur du campus autre chose qu’un dispositif fonctionnel distribuant les bureaux : un espace capable de créer de l’activité et des échanges entre plusieurs occupants.
La transformation demeure délicate. Une ouverture totale serait incompatible avec certaines exigences de sécurité. Un contrôle excessif empêcherait, à l’inverse, l’émergence d’une véritable vie collective. Il faut donc inventer des degrés d’accès plutôt qu’opposer brutalement l’espace public et l’espace privé.
Devenir multioccupants sans devenir générique
La transformation d’un siège social pose également une question architecturale. Un bâtiment peut-il accueillir plusieurs entreprises sans perdre tout caractère ? Peut-il abandonner l’identité exclusive de son premier occupant sans devenir un immeuble tertiaire générique ? La difficulté consiste à distinguer plusieurs couches.
La première appartient durablement au bâtiment : sa structure, ses circulations principales, ses atriums, ses vues, ses matériaux et ses grands espaces communs. La deuxième peut devenir collective : l’accueil, la restauration, les salles de réunion partagées, les équipements sportifs, les services et les espaces événementiels. La troisième doit rester adaptable : les plateaux de bureaux, les cloisonnements, le mobilier, la signalétique et les éléments d’identité propres à chaque entreprise. Cette hiérarchie permet de conserver la force architecturale du campus tout en l’ouvrant à plusieurs usages.
L’adaptation ne suppose donc pas d’effacer l’histoire du bâtiment. Elle consiste à transformer ce qui relevait auparavant d’une seule entreprise en ressource pour plusieurs occupants. L’architecture du siège peut survivre au retrait partiel de son commanditaire initial, à condition que ses espaces communs deviennent réellement partageables et que ses plateaux puissent évoluer.
Une école pour changer le rythme du campus
L’arrivée annoncée du Lycée français René Cassin constitue une étape particulièrement significative. À partir de 2028, le futur campus doit réunir de la maternelle au lycée environ 690 élèves issus de plus de 50 nationalités. Cette présence modifiera profondément les temporalités du site. Un quartier de bureaux connaît généralement deux grands mouvements quotidiens : l’arrivée des salariés le matin, puis leur départ en fin de journée.
Une école introduit d’autres rythmes, d’autres déplacements et d’autres exigences. Elle crée une activité régulière pendant une grande partie de l’année. Elle oblige à penser les cheminements, la sécurité des enfants, les espaces extérieurs et la relation avec les transports. Elle attire également des personnes qui n’auraient aucune raison de fréquenter un campus tertiaire : enfants, adolescents, parents, équipes éducatives et visiteurs liés aux activités scolaires. L’établissement ne constitue donc pas seulement un nouveau locataire. Il introduit une fonction capable de modifier la relation du bâtiment au territoire. L’école peut participer à la diversification de Fornebu, à condition de ne pas devenir une nouvelle enclave protégée à l’intérieur du campus.
La question essentielle sera celle des interfaces :
quels espaces pourront être partagés ? Comment organiser des cheminements adaptés aux différents âges ? Comment articuler le fonctionnement scolaire avec les entreprises, les services et les futurs habitants ?
La mixité ne consiste pas à juxtaposer une école et des bureaux derrière des portes séparées. Elle suppose de définir ce qui peut être commun, ce qui doit rester protégé et comment des publics très différents peuvent cohabiter sans sacrifier leur sécurité ni leur autonomie.
Ouvrir les services ou reproduire des enclaves ?
Les grands campus disposent souvent d’équipements de qualité : restaurants, cafés, salles de sport, espaces de réunion, auditoriums et jardins. Mais ces services restent fréquemment réservés aux salariés de l’entreprise. Ils contribuent au confort du site sans participer à la vie du quartier. À Fornebu, l’ouverture progressive des campus pose donc une question décisive : faut-il conserver ces équipements dans un fonctionnement interne ou les rendre accessibles à un public plus large ? La réponse ne peut être uniforme.
Certains services sont étroitement liés à la sécurité ou à l’organisation des entreprises. D’autres pourraient accueillir plusieurs locataires, les utilisateurs du quartier ou les habitants voisins. L’ouverture d’un café, d’un restaurant, d’un équipement sportif ou d’un espace événementiel peut introduire de la vie dans un rez-de-chaussée auparavant réservé à une entreprise. Elle peut également augmenter la fréquentation des places et des parcours extérieurs.
Mais une ouverture de façade ou l’installation d’une enseigne ne suffisent pas. Pour qu’un service devienne réellement urbain, il doit être visible, accessible et relié aux cheminements du quartier. Son fonctionnement ne peut pas dépendre uniquement des horaires de bureau. Il doit donner le sentiment que l’on peut entrer sans appartenir au campus. Le passage à la ville se joue à cet endroit précis : dans la capacité d’un bâtiment à accueillir des personnes qui n’y travaillent pas.
Le rez-de-chaussée, frontière décisive
La mutation des grands ensembles tertiaires se joue donc au niveau du sol. Les étages peuvent accueillir plusieurs entreprises sans modifier profondément la relation du bâtiment avec son environnement. Mais si le rez-de-chaussée demeure fermé, contrôlé et silencieux, le campus conserve sa logique d’enclave. La ville commence lorsque le bâtiment établit des relations avec ce qui l’entoure. Une entrée visible, un café accessible, un équipement partagé ou une circulation traversante peuvent transformer l’expérience du quartier. À l’inverse, une façade continue, un hall surdimensionné et des contrôles éloignés de l’espace public renforcent la distance.
À Fornebu, la transformation des bâtiments doit donc s’accompagner d’un travail sur les seuils. Où finit la place et où commence le campus ? Peut-on traverser l’ensemble sans badge ? Peut-on utiliser certains services sans travailler dans l’un des immeubles ? Les espaces extérieurs appartiennent-ils réellement à tous ou fonctionnent-ils comme les jardins privés d’un siège social ? Ces questions paraissent modestes au regard de l’échelle du projet. Elles déterminent pourtant si le territoire deviendra une ville ou restera une juxtaposition de domaines immobiliers.
Equinor : partager un bâtiment sous contrainte de sécurité
L’ensemble de Martin Linges vei 33, occupé notamment par Equinor, pose la même question dans un contexte encore plus contraint. Achevé en 2012, le bâtiment comprend cinq grands volumes disposés autour d’un atrium central et offre plus de 2 500 postes de travail. Sa composition spectaculaire répond à une organisation modulaire qui permet aujourd’hui un fonctionnement multioccupants. Cette évolution se heurte toutefois à des exigences de sécurité particulièrement fortes.
Les entreprises présentes dans le bâtiment ne peuvent pas toutes partager les mêmes accès, les mêmes circulations ni les mêmes règles de confidentialité. Le propriétaire doit donc créer des conditions de cohabitation sans fragmenter complètement l’ensemble. Le fonctionnement multioccupants oblige à repenser les contrôles d’accès, la réception des visiteurs, les espaces communs et la lisibilité générale du bâtiment. L’enjeu est de préserver l’unité architecturale et la qualité des espaces partagés tout en offrant à chaque organisation un niveau de sécurité adapté. Un immeuble flexible n’est donc pas seulement un bâtiment dont les cloisons peuvent être déplacées. C’est un bâtiment capable de changer de régime d’usage.
La sécurité ne doit pas rendre la ville impossible
La multiplication des contrôles peut devenir un obstacle majeur à l’urbanité. Dans un siège d’entreprise, les procédures de sécurité s’organisent autour d’un utilisateur principal. Dans un campus ouvert à plusieurs entreprises, à une école, à des visiteurs et potentiellement à des services accessibles au public, les flux deviennent plus complexes. La réponse la plus simple consisterait à multiplier les badges, les portes et les séparations. Mais cette solution risque de produire une série d’enclaves juxtaposées. Chaque occupant bénéficierait de son propre périmètre sécurisé, tandis que les espaces communs deviendraient des couloirs de transition sous surveillance.
Pour éviter cette fragmentation, il faut établir une hiérarchie claire :
- des espaces réellement publics ;
- des espaces accessibles à l’ensemble des utilisateurs du campus ;
- des espaces partagés par certains occupants ;
- des zones strictement réservées.
Cette gradation doit être compréhensible sans imposer une signalétique excessive ni une succession d’obstacles. La sécurité n’est pas incompatible avec la ville. Elle le devient lorsqu’elle transforme chaque seuil en frontière et chaque visiteur en présence suspecte.
Le paysage avant l’achèvement de la ville
Fornebu ne part pas de zéro. Le territoire dispose déjà de parcs, de sentiers, de pistes cyclables et d’accès au littoral alors qu’une part importante de son développement urbain reste à réaliser. Cette situation constitue l’un des enseignements les plus intéressants du site. Dans de nombreux projets, les espaces publics définitifs arrivent après les bâtiments, lorsque le programme immobilier a produit les recettes nécessaires. Les premiers habitants vivent alors pendant plusieurs années au milieu des chantiers, avec des cheminements provisoires et des espaces collectifs incomplets.
À Fornebu, les continuités paysagères et littorales donnent déjà une qualité d’usage au territoire. Elles permettent aussi aux habitants des quartiers voisins et aux visiteurs de s’approprier le site avant même d’y habiter ou d’y travailler. L’espace public ne constitue plus seulement la finition du projet. Il crée les conditions de son attractivité et de son appropriation. Mais cette avance paysagère fait également ressortir les manques urbains. De beaux parcs et une promenade littorale ne suffisent pas à produire une centralité. Il faut aussi des commerces, des services, des équipements, des rues actives et des parcours quotidiens. La nature aménagée prépare la ville. Elle ne la remplace pas.
Le paysage comme première infrastructure
À Fornebu, le paysage joue un rôle qui dépasse l’agrément. Les parcs, les accès à l’eau et les continuités cyclables organisent le territoire avant même que tous les bâtiments soient achevés. Ils constituent une première infrastructure d’usage. Cette priorité produit plusieurs effets. Elle donne une identité immédiate aux nouveaux quartiers. Elle relie des opérations qui pourraient autrement rester isolées. Elle offre des lieux de loisirs aux habitants comme aux salariés. Elle permet enfin de conserver une partie des qualités naturelles de la péninsule.
Mais le paysage ne peut pas compenser toutes les faiblesses d’une programmation. Un quartier magnifiquement planté peut rester dépendant de la voiture. Une promenade littorale peut coexister avec des rez-de-chaussée sans activité. Un parc peut séparer autant qu’il relie s’il n’est pas intégré aux cheminements quotidiens. Le paysage doit donc être conçu comme une structure urbaine, et non comme un décor valorisant les programmes immobiliers. Il doit permettre de marcher, de traverser, de rejoindre les transports, les écoles, les commerces et les lieux de travail.
Conserver les traces de l’aéroport
Fornebu ne construit pas sa nouvelle identité sur l’effacement complet de l’aéroport. L’ancienne tour de contrôle, le hall d’arrivée, les hangars et plusieurs bâtiments aéronautiques sont conservés. Ils accueillent déjà des galeries, des ateliers, un café, des lieux événementiels, des musées et de nombreux artistes. Cette conservation ne répond pas seulement à une logique mémorielle.
Les bâtiments existants offrent des espaces singuliers que les constructions neuves reproduiraient difficilement. Leur architecture, leurs volumes et leurs traces d’usage donnent au quartier une profondeur historique. Ils permettent surtout d’éviter que Fornebu soit perçu comme un développement entièrement produit par le marché immobilier contemporain. Le défi consiste à faire de cet héritage autre chose qu’un décor.
Une ancienne tour de contrôle isolée au milieu d’un quartier neuf ne suffit pas à transmettre l’histoire du lieu. Le patrimoine doit accueillir des usages, participer aux parcours et entrer en relation avec les nouveaux bâtiments. La mémoire devient urbaine lorsqu’elle reste active.
Le patrimoine comme point d’appui, pas comme alibi
La conservation patrimoniale peut parfois se réduire à quelques objets emblématiques préservés au milieu d’un développement qui a effacé tout le reste. Une façade, une tour ou un hangar sont maintenus pour donner une profondeur historique à des opérations largement neuves. Fornebu soulève donc une question de méthode.
Comment préserver la mémoire de l’aéroport au-delà de quelques bâtiments remarquables ? Comment maintenir la lecture des grandes emprises et de la relation entre le territoire et le ciel ?
L’histoire d’un site ne réside pas seulement dans ses monuments. Elle se trouve aussi dans sa forme, ses vides, ses perspectives, ses matériaux et les récits associés aux lieux. La transformation urbaine doit décider ce qu’elle conserve matériellement, mais aussi ce qu’elle rend compréhensible. Le patrimoine ne doit pas devenir un alibi culturel destiné à légitimer la densification. Il peut constituer une ressource pour produire des usages singuliers et donner au quartier une identité que la construction neuve ne pourrait pas inventer seule.
Le métro ne desservira pas seulement la ville, il la transformera
L’avenir de Fornebu est étroitement lié au prolongement du métro. Cette infrastructure ne viendra pas uniquement améliorer la mobilité d’un territoire déjà achevé. Elle doit permettre une nouvelle phase de densification et soutenir la création de centralités mieux reliées à Oslo. Les logements, les commerces et les activités seront davantage concentrés autour des futures stations. La proximité du métro doit offrir une alternative plus performante aux déplacements routiers et permettre une organisation plus compacte du territoire.
Le métro modifiera également la géographie quotidienne de Fornebu. Les habitants pourront rejoindre plus facilement le centre d’Oslo. Les salariés disposeront d’une autre solution que les déplacements routiers. Les équipements, les espaces littoraux et les services deviendront accessibles à un public plus large. Mais une station ne produit pas mécaniquement une ville.
Autour d’elle, il faudra organiser les parcours, les rez-de-chaussée, les commerces, les espaces publics et les connexions avec les quartiers existants. Sans cette épaisseur urbaine, la station resterait un point d’arrivée au milieu d’opérations immobilières. Le métro crée une possibilité. Le projet urbain doit en faire une centralité.
Construire autour du métro, pas seulement près du métro
La proximité géographique d’une station ne garantit pas une bonne desserte. Un bâtiment peut se trouver à quelques centaines de mètres du métro et rester difficilement accessible si les parcours sont peu lisibles, exposés au vent, interrompus par des voiries ou bordés de façades sans activité. La ville autour du transport collectif doit donc être conçue à l’échelle du piéton. Le trajet entre la station et le logement, l’école ou le bureau fait partie de l’expérience du transport. Sa qualité influence directement l’envie d’utiliser le métro.
Construire autour d’une station implique donc :
- des cheminements directs ;
- des rez-de-chaussée actifs ;
- des traversées sûres ;
- une continuité avec les pistes cyclables ;
- des commerces et des services ;
- des espaces publics utilisables en toute saison ;
- une densité suffisante pour soutenir ces usages.
La planification des bâtiments et celle du métro ne peuvent pas être conduites séparément. Le transport produit une possibilité de densification. La ville doit produire les conditions concrètes de son usage.
De la destination professionnelle au territoire quotidien
La transformation de Fornebu peut être résumée comme un changement de statut. Le territoire a longtemps fonctionné comme une destination. On s’y rendait pour prendre l’avion, puis pour travailler dans une grande entreprise. Le séjour était déterminé par une fonction dominante. La ville, elle, ne se réduit pas à une destination. On y habite, on y travaille, on y apprend, on s’y promène, on y consomme, on y rencontre d’autres personnes. Ces usages ne se déroulent pas aux mêmes heures et ne concernent pas les mêmes publics.
Passer du campus à la ville exige donc d’organiser la coexistence de plusieurs temporalités.Les bureaux apportent une présence importante en semaine. Les logements assurent une occupation permanente. L’école crée ses propres rythmes quotidiens et annuels. Les équipements culturels et sportifs attirent d’autres publics. Les commerces dépendent de la combinaison de ces fréquentations. La mixité urbaine ne se décrète pas dans un tableau de programmation. Elle apparaît lorsque les usages se renforcent mutuellement et rendent le territoire vivant au-delà de la fonction de chacun.
La mixité ne se mesure pas seulement en mètres carrés
Un programme urbain peut afficher une répartition équilibrée entre bureaux, logements, commerces et équipements sans produire une véritable mixité. Si chaque fonction occupe sa parcelle, possède ses accès et fonctionne selon ses propres horaires, le territoire reste fragmenté. La mixité réelle dépend de la relation entre les programmes.
Les habitants utilisent-ils les services installés dans les immeubles tertiaires ? Les salariés fréquentent-ils les commerces du quartier ? L’école entretient-elle des liens avec les équipements culturels et sportifs voisins ? Les espaces publics permettent-ils à ces populations de se rencontrer ?
La question n’est donc pas seulement de savoir combien de mètres carrés sont consacrés à chaque usage. Elle est de comprendre comment ces usages se croisent dans le temps et dans l’espace. À Fornebu, le passage du campus à la ville dépendra moins de l’addition des programmes que de leur capacité à produire des lieux et des services communs.
L’architecture d’entreprise peut-elle devenir un bien partagé ?
Le campus de Telenor et l’ensemble occupé par Equinor ont été conçus pour incarner de grandes entreprises. Leur architecture exprimait leur identité, leur organisation et leur puissance. Les circulations, les espaces communs et les services participaient à une culture professionnelle spécifique. Leur transformation pose une question sensible : que devient cette architecture lorsque l’entreprise n’en est plus l’unique destinataire ?
Il ne s’agit pas d’effacer toute identité pour produire des immeubles neutres. Un bâtiment sans caractère ne devient pas plus adaptable pour autant. Il faut identifier ce qui peut être conservé, ce qui doit être partagé et ce qui doit être transformé. Les atriums, les passerelles, les grands halls et les espaces paysagers peuvent devenir des ressources collectives. Les dispositifs de contrôle et les services internes doivent être repensés. Les plateaux peuvent accueillir plusieurs organisations sans détruire l’unité architecturale de l’ensemble. Le passage du siège au bâtiment partagé suppose donc une forme de désappropriation. L’entreprise initiale reste présente, parfois pour longtemps, mais le bâtiment cesse de n’exister que pour elle. Il doit accueillir d’autres identités, d’autres manières de travailler et d’autres publics. C’est à ce moment que l’architecture d’entreprise peut commencer à produire de la ville.
Du campus à la ville, un changement de modèle
Fornebu ne deviendra pas une ville en ajoutant mécaniquement des logements à côté des bureaux. La transformation exige un changement plus profond. Les campus doivent s’ouvrir sans perdre la sécurité nécessaire aux entreprises. Les services internes doivent trouver une relation avec le quartier. Les rez-de-chaussée doivent accueillir davantage d’usages visibles. Les bâtiments doivent accepter plusieurs occupants.
L’école doit s’insérer dans un environnement conçu à l’origine pour des salariés. Les espaces publics doivent relier les différentes opérations. Le métro doit devenir le support d’une centralité, et non seulement un moyen d’accès. Le patrimoine aéronautique, les paysages littoraux et les grands sièges existants ne sont pas des obstacles à cette évolution. Ils constituent la matière avec laquelle le territoire doit composer.
La principale leçon de Fornebu ne réside donc pas dans la reconversion spectaculaire d’un ancien aéroport. Elle tient à la seconde transformation aujourd’hui engagée : celle d’un territoire d’entreprises qui apprend à accueillir la complexité de la ville.
Un campus devient urbain lorsque ses bâtiments, ses services et ses espaces extérieurs cessent d’être organisés pour une seule institution et commencent à appartenir à plusieurs usages, plusieurs publics et plusieurs moments de la journée.
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