Jeudi 11 juin 2026
Dugny, la preuve par les actes : quand un village olympique devient un modèle du logement abordable
Le 11 juin 2026, le groupe de travail « Logement accessible » de l’AFDU s’est rendu au Village des Médias de Dugny, en Seine-Saint-Denis. Issu de l’héritage des Jeux Olympiques de Paris 2024, ce quartier entièrement neuf de quelque 1 600 logements démontre qu’il est possible de produire du logement abordable et de grande qualité en première couronne parisienne, à condition de réunir les bons leviers. Retour sur les enseignements d’une matinée riche.
Un projet né sous pression olympique, une qualité qui dépasse l’événement
Il faut imaginer la scène : avril 2020, en plein confinement, des équipes de promoteurs, d’architectes et de jurés connectés depuis des endroits distincts à travers des écrans. C’est dans ce contexte inédit que Sogeprom et Demathieu Bard Immobilier (DBI) remportent la consultation pour le Village des Médias. « On a gagné cette consultation en plein Covid, » rappelle avec une pointe de fierté Loïc Madeline, Directeur général délégué Île-de-France de Sogeprom et président du groupe de travail logement abordable de l’AFDU. À partir de l’été 2021, les chantiers démarrent à un rythme soutenu, animés par une contrainte implacable : les logements devaient être livrés avant l’ouverture des Jeux. Deadline tenue.
La particularité du Village des Médias par rapport à son illustre voisin, le Village des Athlètes, est fondamentale : ici, on a fait « du logement et que du logement ». Pas de reconfiguration lourde après les Jeux. Quelques mois de travaux de reprise — peintures, sols — et les clés sont remises aux acquéreurs en janvier 2025. Une différence de taille qui a permis d’éviter l’année de chantier de transformation qu’ont connue d’autres sites olympiques. Ce choix programmatique, en apparence simple, s’est révélé être le premier levier d’efficacité du projet.
La gouvernance du projet constitue un autre facteur de succès central, souligné avec insistance par Loïc Madeline. « Il faut des gens alignés sur les objectifs à atteindre, des gens costauds qui s’impliquent. » La Solideo, pilotée par Nicolas Ferrand, a su instaurer une culture de décision rapide, à haut niveau, sur une multitude de sujets complexes — dépollution pyrotechnique du site (bombardé en 1942 et 1943), qualité des sols, raccordement aux réseaux, recours juridiques traités en deux mois grâce à la loi GJO. Du côté de la ville, Quentin Gesell, maire réélu de Dugny en mars 2026, et son premier adjoint Dominique Golomb ont joué un rôle déterminant. « On a eu la chance d’avoir des élus présents, avec de vraies exigences, mais avec lesquels on a pu échanger vite, » souligne Loïc Madeline. Un alignement rare, qui a rendu possible l’impossible calendrier.
Sur le plan financier, le permis « double état » — une innovation juridique spécifique à ce projet — a permis de faire démarrer toutes les garanties habituelles d’un logement neuf dès la phase héritage, autorisant une commercialisation fluide pendant que les appartements étaient encore mis à disposition de Paris 2024. La première tranche a ainsi été vendue à des prix remarquablement contenus : entre 4 000 et 4 500 €/m² en TVA réduite à 5,5 %, avec une surface moyenne de 65 m², en zone A. « C’est grâce à la TVA 5,5 qu’on a pu commercialiser des logements de grande taille à ces prix-là, » confirme Loïc Madeline. Les acquéreurs, essentiellement primo-accédants en résidence principale, ont bénéficié du cumul TVA réduite, prêt à taux zéro et taux de crédit autour de 2 % — une combinaison exceptionnelle.
Marianne Desserrières, Directrice territoriale Grand Paris Nord de Grand Paris Aménagement, a rappelé la singularité de la position d’aménageur ici : rarement présent au moment de la livraison, Grand Paris Aménagement a pu observer en temps réel ce qui fonctionne et ce qui mérite ajustement, nourrissant ainsi la conception de la deuxième tranche, toujours en cours.
L’enjeu politique et social n’était pas mince non plus. Dugny était, avant ce projet, la commune française comptant le taux de logement social le plus élevé de France : 80 %. Quentin Gesell l’a exprimé sans détour : « Il y avait un vrai enjeu de proposer un parcours résidentiel aux habitants, sans esprit de gentrification. Vraiment, on est dans un développement. » Le Village des Médias a permis d’amorcer ce rééquilibrage en douceur, avec un locatif intermédiaire qui a notamment accueilli de nombreuses familles dugnysiennes ayant grandi dans le parc social.
Architecture, nature et mixité : les leviers durables d’un quartier réussi
Ce qui frappe en parcourant les îlots livrés du Village des Médias, c’est d’abord la végétation. Pas un décor de façade : une présence massive, structurante, pensée dès la conception avec des couches de terre végétale atteignant 50 à 80 cm sur les toitures, et la plantation de 4 500 arbres et arbustes sur la seule phase 1. « Quand les arbres sont arrivés, il y a eu un effet wow, » se souvient l’équipe de Sogeprom. Jean-François Authier, architecte-urbaniste fondateur de SAA Architectes, avait dès l’origine ancré le projet dans la référence aux cités-jardins, patrimoine vivant de Dugny et de ses environs. Cette densité végétale n’est pas qu’esthétique : elle répond à la trajectoire climatique 2050, en constituant de véritables îlots de fraîcheur et des corridors de biodiversité.
L’architecture de la première tranche — coordonnée par le cabinet Hardel Le Bihan Architectes, avec les équipes de Bathilde Millet et Bourbouze & Graindorge — a privilégié la brique, matériau porteur de mémoire : celui des anciennes cités-jardins de la ville, celui aussi du musée de l’Air du Bourget construit dans les années 1930. Une identité affirmée, pensée îlot par îlot, avec des logements « amples » et généreusement ouverts. C’est ce souci d’appropriation — donner à chaque habitant le sentiment d’habiter son bâtiment — qui a guidé la relecture de la deuxième tranche par Jean-François Léopold (DBI) et les nouvelles équipes d’architectes.
La mixité programmatique est un autre pilier. Sur les 450 logements de la première tranche, on trouve 90 logements étudiants, 150 logements en accession abordable, et des logements locatifs à loyers maîtrisés. La deuxième tranche ajoute une résidence intergénérationnelle de 114 logements (portée par Procepta), une crèche, un gymnase polyvalent, un square intergénérationnel. Les commerces de proximité — boulangerie, pharmacie, futur cabinet médical pluridisciplinaire — complètent l’équation de la « ville du quart d’heure » à l’échelle de ce quartier.
Sur le plan économique, les deux promoteurs ont créé une société de projet commune — structure dans laquelle Sogeprom et DBI sont associés à parts égales — pour piloter l’ensemble des deux tranches. Une organisation apprenante, où les équipes commerciales se coordonnent au quotidien, où la maîtrise d’œuvre est assurée en corps d’état séparés permettant de contrôler les coûts sans sacrifier la qualité. « On a su tenir nos coûts de construction, alors même que les marchés de travaux étaient passés en 2021-2022, » confirme l’équipe de DBI. Un tour de force, dans une période de forte inflation des matières premières.
Reste un point de vigilance soulevé par plusieurs intervenants : le dialogue avec l’État sur la programmation sociale. Sur ce site, la quasi-totalité du logement social produit est du PLS (Prêt Locatif Social, segment supérieur). Pour une commune déjà surreprésentée en logement très social, cela posait la question de la reconstitution d’une offre plus diversifiée. « Il fallait absolument que la ville monte très haut avec l’État pour avoir les conditions d’un rééquilibrage réel, » résume un des acteurs de la table ronde. Un témoignage qui rappelle que même les meilleurs projets se heurtent parfois à des logiques administratives peu agiles.
Quant à l’acceptation locale, elle fut, comme souvent, difficile pendant les travaux (contestations, recours en cassation, rue saturée par les camions), et elle s’est retournée dès que les habitants ont pu se promener dans le quartier. « Les palissades sont tombées, les critiques se sont arrêtées, » sourit Quentin Gesell. La phase 2 se déroule désormais dans un climat apaisé. La réalité du bâti, plus que tous les discours, aura su convaincre.
Ce que démontre le Village des Médias, c’est que le logement abordable de qualité n’est ni une utopie ni un oxymore. C’est le résultat d’une équation à plusieurs variables, qui doivent être simultanément réunies : foncier maîtrisé par une opération d’aménagement publique, TVA réduite, gouvernance alignée entre acteurs publics et privés, architectes engagés sur la durabilité et l’appropriation, et volonté politique locale ferme face aux inévitables résistances. Dans un contexte de crise du logement qui frappe l’ensemble de la métropole parisienne, la leçon de Dugny mérite d’être entendue bien au-delà de la Seine-Saint-Denis.
« C’est un projet qui concentre plein de facteurs positifs de réussite, » conclut Loïc Madeline, avant d’inviter le groupe à arpenter les allées encore neuves du quartier. Les arbres, déjà hauts, bruissaient doucement dans la lumière de juin…
AFDU
Répondre aux attentes des adhérents, susciter leur intérêt, soutenir leurs ambitions, élargir leur champ de vision en amont et en aval, président au foisonnement d’initiatives portées par l’AFDU.













